Filles entre elles
Il est parti pour la Rochelle, depuis, marin à quai, avec dans
les yeux, non le bleu de la mer, mais le noir des jours de trop grand vent. Nous sommes « entre filles » dans une évidence de vie, où maman règne en louve, les grandes attentives aux moindre
besoins de leur petite sœur. Elles sont douces et câlines, souriantes au réveil, tendre au coucher, un brin de folie parfois, mais je leur pardonne tout, finalement toujours tellement mon cœur ne
bat que pour elles.
À la table du petit déjeuner, ce matin, la petite dernière au lit après une tétée matinale goulue et euphorisante, nous échangions regards et mots avec les grandes dans une sorte de dialogue improbable et décousu, les sujets se succédant du coq à l’âne.
Mais ce n’était pas ce que nous disions qui était important, mais le fait d’être ainsi en communion, mère et filles, unies. Les mots étaient accessoires, peu importait leur sens, seul comptait
leur mise en bouche et leur passage de l’une à l’autre. Jalane jugeait le temps, tantôt noir d’orage et bleu de soleil. Cléophée attendait des précisions sur le déroulé de la journée. J’écoutais
d’une oreille furtive le 7/9 d’Inter, mais je les regardai surtout, découvrir des céréales en formes de lune dans leur bol, s’échanger les mots comme une discussion de grands. Mon cœur de maman
était fier et serein, et je pensais à la douce endormie du premier, qui bientôt serait avec nous aussi, assise à la table commune.
À l’heure de quitter la Normandie, Jalane a pleuré, de même en franchissant le pas de la porte à Metz. Inconsolable de laisser derrière elle les vacances, la mer, mais surtout cette vie de famille à cinq. Ces moments partagés et complices, cette proximité permanente. Elle savait bien du haut de ses 3 ans, que retrouver la Lorraine c’était retourner à l’école, la crèche, au travail. Que le temps ensemble serait plus réduit. J’aimais moi aussi nos longues promenades du matin, les grandes trottant avec ardeur et la petite dernière souriante dans sa poussette tout terrain, mon amoureux casquette vissée sur le crâne et regard tendre à couvert sous les lunettes de soleil. Nous étions une joyeuse troupe sautillante et bavarde, en arrêt devant une fleur, une plante à connaître, un oiseau de bord de mer… 1h30 durant, nous étions seuls au monde et hors du temps. Nos déjeuners étaient tout aussi complices et que dire des châteaux de sables de l’après-midi !
Ces trois jours, sans notre marin, nous n’étions que quatre, mais filles entre elles, dans une intimité complice et un amour immanent.