à l'époque !
Que restera-t-il d’ici un an, deux, cinq et dix ans de ces
secrets de petites filles, mots qui échappent et cadeaux à demi révélés, la veille de la fête des mamans ou des papas ? Elles avaient aujourd’hui, comme début juin, des étoiles dans les yeux
lorsque le papier multicolore découvrait ce dessin, cette main en terre cuite qu’elles avaient fabriqués des semaines durant avec amour et application. Leurs trésors vont trôner une année, en
évidence dans la chambre parentale, avant de s’éclipser au profit des créations suivantes et trouver une place dans la boite à secrets. Je l’ouvrirai certains jours, le sourire aux lèvres mais
aussi la larme à l’œil. Quelques photos, mèches de cheveux sous sachet, test de grossesses, étiquettes de berceau logoté Claude Bernard… moi qui jette tout si vite et souvent sans état d’âme, je
conserve, sauvegarde, préserve, protège, épargne ces reliques volées au temps et qui figent mes amours dans un âge de bébé ou de petite fille.
Partageant hier, une même cabine d’essayage avec les grandes, elles, enfilant robes d’été et petites ballerines, offertes « parce qu’elles ont très très bien travaillé tout au long de cette année scolaire », je contemplais mes créations avec fierté et bonheur. Cléophée rangeait et pliait ses affaires sur le sol. Jalane était trop pressée de mettre sa « robe de princesse à coeurs ».
« Maman, t’as vu les chaussures sont assorties avec ma robe ! » - l’aînée irradiait, tandis que la moyenne tournait sur elle-même tentant de faire gonfler une robe trapèze qui ne monterait jamais bien haut.
Comme elles étaient belles, chacune tenant dans ses petites mains, boite de chaussures et chaussons neufs, droites et en file indienne, devant la caisse.
Une bombe thermonucléaireglobale made in Iran pouvait exploser ici même, mon cœur de maman et leurs sourires d’enfants n’auraient subi aucun dommage, tant nous étions toutes trois radieuses et heureuses, animées par un bonheur banal mais indestructible.
En période de crise, les experts constatent une recrudescence des naissances, un resserrement familial.
Crise ou pas, à regarder grandir nos petites têtes blondes et châtains comment ne pas croire que la seule chose essentielle, c’est l’amour, que les seules êtres qui comptent au monde et pour lesquelles il faut se battre, préserver la planète, rendre la vie plus juste, ce sont-elles, nos filles.
Tandis que je discutais hier avec Cléophée, elle a utilisé l’expression « à l’époque ». Nous parlions de l’enfance de son papa, comme de la mienne. Elle ne peut nous imaginer petits, nous sommes
à jamais pour elle, des « grands, papa et maman ». Je touche du doigt, pourtant , maintenant, le vécu de mes propres parents à mon âge, et j’imagine, combien ont du être aussi complices leurs
échanges à nous regarder grandir mon frère et moi. Je suis mère trois fois et c’est chaque jour un émerveillement, une redécouverte, comme si, chaque regard porté sur elles, me les dévoilaient un
peu plus, comme une part de moi.
Dans quelques minutes, au premier étage, des petits pas rapides sur le plancher vont signaler la fin de la sieste. Cheveux ébouriffés, les grandes, vite habillées, vont s’informer du programme de l’après-midi. Petite Eden-Lune va gigoter, lever les bras vers moi, un couinement de gentil dauphin aux lèvres. Lesquelles attendront à peine que je dévoile un sein pour téter déjà ma peau.
Ce premier jour d‘été, n’est guère à la fête (de la musique), le ciel est gris et bas, l’air frais.
Mais peu importe, tellement d’amour au 15 rue des mirabelles, dans la petite maison blanche.