Mardi gras en scène
Quand certains peuvent énoncer les patronymes de
leurs maîtresses et maîtres de maternelle comme de primaire, retrouver sans faillir ceux de leurs camarades de collègue ou de lycée, pour moi ce serait plutôt « j’me souviens plus très
bien… ».
Pourtant reviennent par flashs, avec une précision troublante certains moments, certains bruits, certains parfums du plus loin de mon enfance.
Cette période de carnaval était pour moi, toute de frustrations.
Pas de Mardi gras.
Depuis le tram, qui nous menait maman et moi de l’école au centre ville pour ma leçon de danse classique du mardi soir, je me souviens de tout.
Le parfum des crêpes, saturées de sucres, distillé par de petits kiosques en forme de champignons oranges, installés sur la place Jean Jaurès ; les stands de masques souples aux effigies de personnages de Disney, Michey et son large sourire, Donald à la casquette bleu et au bec jaune, Daisy embellie d’un ruban rose dans les cheveux ; les pétards qui retentissaient, les confettis multicolores qui jonchaient le sol et tous ses enfants accompagnés de leurs mamans qui faisaient la cavalcade.
Ces bruits, toute cette agitation m’effrayaient autant qu’ils m’attiraient.
J’aurais aimé entrer dans cette farandole colorée, moi aussi goûter à l’acidulé des pommes d’amour - il m’a fallu attendre l’adolescence pour comprendre que l’écorce rouge vif et vernissée cachait en fait une vulgaire Golden, au mieux une Granny Smith.
Comme chaque mardi, maman venait exceptionnellement me chercher à 16h30. Je ne restais pas à l’étude.
Il nous fallait toujours courir. Attraper au plus vite un tram - il était d‘un jaune pisseux alors et ses portes à volets semblaient vouloir vous manger tout entier - engouffrer mon goûter, se frayer un chemin dans le véhicule bondé, ne pas louper l’arrêt, toujours le même, place de l’Hôtel de Ville, puis sortir en vitesse, traverser la Grand’rue, gravir les escaliers et dans le vestiaire de l’école m’appareiller.
Mes vêtements de danse, souvent lavés, gardaient néanmoins l’odeur acre de la sueur. J’enfilais machinalement mais sans plaisir les collants couleur chaire, avec les démarcations qui invariablement allaient me marquer la peau et dévier au premier mouvement au sol.
Le justaucorps. Je n’ai apprécié sa découpe que vers 13 ans, quand alors, je pouvais jouer avec son décolleté pour laisser dénuder une épaule ou l’autre au gré des mouvements de bras. Mais petite, ce costume de rigueur dont je n’aimais pas le rose fade, m’apparaissait comme un carcan qu’il me fallait amadouer pour offrir à mon corps la souplesse nécessaire aux mouvements demandés.
Les chaussons de cuir ne gardait pas longtemps leur rose, neuf et propre. Il fallait demander aux mamans - ou mamy - de leur ajouter un élastique au niveau du scaphoïde afin de ne pas les perdre quand l’exercice exigeait une cambrure extrême du pied.
Les miens étaient blancs et fins. Je les préférais à ceux d’autres petits rats, aux bandeaux roses larges et résistants. Vers l’âge de 9 ans, il y a eu les pointes au touché soyeux, aux rubans qui remontaient le long de la cheville et du mollet. On reconnaissait tout de suite la débutante à ses chaussons plats. La première chose à faire était de les casser, briser le cuire épais et clair de la semelle. Les professeurs seules se chargeaient de cette fracture. Elle se devait d’être nette et précise, sinon, le piqué serait raté et le chausson perdu. Le bout de la pointe, en cuir retourné, ne restait pas longtemps clair non plus, avec le temps sa rugosité laissait la place à un patiné lisse et terriblement glissant sur les planchers.
Il y avait les jambières aussi. Les petites filles des beaux quartiers ou celles qui se prenaient pour de futures étoiles méritaient de « vraies » jambières achetées invariablement chez Repetto comme chaussons, collants, justaucorps, tutus… - pas de Décathlon alors. Pour la plupart, dont je fus certaines années, une chaussette habilement découpée au talon et au bout du pied faisait l’affaire. L’important était de maintenir la cheville toujours chaude. Mais là encore, la greffe de laine occasionnait maintes glissades. Et combien de fois ai-je cru que mes jambes m’échappaient ?
Quelques années plus tard, en effet, ma jambe gauche prendra la tangente, la rotule déviant de son axe, les ligaments cédant et la luxation mettant fin à 15 années de piqués, jetés, arabesques, entrechats, sissones (que j’affectionnais) et autres ronds de jambes, corps de bras, révérences, tours piqués et mazurka.
Aux mardis sans carnaval succèderont des samedis matins, des mercredis de répétitions, des enchaînements sur moquettes ou parquets de chambres, seule devant le miroir.
Des années plus tard, le genou quelque peu assagit, pour le plaisir, pour la sensualité, pour l’introspection, je prendrai sur ma pause déjeuner, une fois par semaine, deux heures pour un cour de danse contemporaine. Je retrouverai alors la sensation du corps qui travaille, des muscles qui résistent, des articulations qui cèdent. Plus de collants, un long justaucorps, moulant mes courbes de femme. Finie la course, main dans la main avec maman.
De mon bureau, juste cette même place Jean Jaurès à traverser pour accéder au studio d’une jeune compagnie professionnelle. Courbatue, la tête vide mais l’âme pleine et régénérée, après une douche rapide, je retrouvais la table, mon index picorant les miettes abandonnées sur les dossiers, par un sandwich acheté sur le chemin du retour.