Martine, c'est "chic"
Martine n’a rien de la jeune fille indépendante que l’on voudrait que nos filles soient.
Certes, elle saura préparer à manger à son petit frère quand maman n’est pas là, elle conduit sa bicyclette avec brio, elle pratique le ski, la danse, la natation… mais quid de ses envies, oserait-elle mettre un pantalon plutôt qu’une robe, connaîtra-t-elle une crise d’adolescence, claquant les portes, avouant ses amours débridés… ? Martine est lise, parfaite, gentille, sans excès, dit toujours « bonjour », « merci », sourit au passant, écoute avec attention chaque recommandation d’adulte.
Son univers est pastel, ses vêtements raccords, pas de cris, jamais, surtout entre papa et maman - que l’on ne voit d’ailleurs presque jamais ensemble - dans ce pays merveilleux, les filles ne peuvent sortir que des roses et les petits garçons des choux. Je doutais de la capacité de « petit ours brun » à éveiller nos filles à la réalité du monde, mais devant leur intérêt pour le quotidien si rassurant du petit plantigrade poilu, comment ne pas leur lire et relire ces aventures bien ordinaires.
Je ne souhaitais pas que le modèle féminin de Martine vienne pointer son nez dans l’éducation de deux demoiselles du XXIème siècle.
Mais force est de constater que la découverte chez leurs grands-parents des albums de « maman petite » et la lecture estivale des aventures - là encore bien sages - de la Mademoiselle « chic » des années 50, imaginée par deux belges nés dans l’entre deux guerres, séduit encore. Si nos filles ne perçoivent pas l’incongruité, voire le scandale de certains propos, de certains choix - petite fille du nom de Cacao fleurant bon le colonialisme, fillette élevée pour être une femme au foyer comme maman… - elles suivent avec bonheur les événements de la vie de Martine, héroïne à leurs yeux, petite princesse à laquelle tout réussit.
Je me souviens, petite danseuse de 8-9 ans, avoir répété mes mouvements en épluchant les pages bleus et roses de « Martine petit rat de l’Opéra » . Et voici que mes poussins, aguerries à l’ordinateur et au téléphone portable, se plongent elles aussi avec délectation et passion dans cet album, prenant modèle sur la petite ballerine et s’imaginant déjà pointes aux pieds.
Dora, Charlotte aux fraises et autres Oui-Oui n’ont qu’à bien se tenir, les stars imaginaires à la maison sont bien toujours Martine et Petit ours brun, et malgré leur banalité, leur naïveté, leur crayonné désuet, ils semblent tenir encore la place haute du podium.