Riz rouge, muffins aux carottes et véhémence
La plus petite était partie sautillante, main dans la main avec son père, pour la piscine. Les deux grandes, d’un canapé à l’autre, s’interpelaient et géraient rendez-vous chez le docteur, repas du soir, courses chez le boucher, coup de fil à une amie… quotidiens inventés de mères de famille très actives. Vêtue de mon tablier noir, d’une Fête du livre passée, je découpais en lamelles des bulbes de fenouil, ils iraient rejoindre le riz rouge qui mijotait à couvert dans un bouillon de tomates parfumées. Je pensais déjà aux petites miettes de pommes que je mettrais en pluie sur les muffins aux carottes, que j’avais prévu de préparer pour le dessert. D’une oreille attentive, j’écoutais Emmanuelle Blanc interviewée sur Inter. Une voix reconnaissable, un phrasé qui me rappelait ses interprétations magistrales dans « L’Allée du roi » ou « Indochine ». En raison de son ton un brin gouailleur peut-être – j’étais descendue à la cave un instant – on lui fit entendre l’extrait d’une interview d’Arletty. Chancel au micro ?
C’est là que j'entendis « je suis véhémente, oui, vraiment je suis véhémente. ».
Je comprends le mot. Un sens raisonne en moi. Et pourtant, je lui trouve une consonance comment dire, « désuète ». Qui dit, encore aujourd’hui " je suis véhément(e) " ?
Google, la souris du bout des doigts, je tape « v-é-h-é-m-e-n-t-e », je m’étonne presque d’en connaître l’orthographe, sans faute.
Véhément : impétueux, ardent, passionné.
J’ai l’impression de n’entendre, encore aujourd’hui, plus que le terme « passionné ». Qui se dit encore « ardent », « impétueux », « véhément » ?
Non, j’ai beau chercher, « véhément », ne vient pas. Sur le net pas une citation actuelle qui reprenne le mot du jour, Montaigne, Dumas (Alexandre), Cossery, Amyot…
Il aurait bien disparu de notre vie quotidienne ! Plus d’Arletty peut-être non plus. Personne pour se dire passionné, sans concession, fidèle à soi jusqu’à l’extrême ? Les Insurgés bien sur. Mais quel âge à celui qui a fondé le mouvement ? Ce petit monsieur Hessel, fondateur de la FNAC, et pardon du peu Résistant. Je ne me moque pas. Je sens bien un mouvement de fond, des voix qui s’élèvent. Je voudrais en être. Mais aller jusqu’à ce dire « véhémente ». Trop fort, trop dense, trop naturel.
Tandis que ma pensée dérivait, mes mains ont travaillé. Les muffins dans leurs petits moules colorés, les miettes de pommes. Allez au four ! J’ajoute de petits dés de mozzarella dans le riz camarguais, dont la pellicule rouge maintenant éclatée laisse entrevoir la chaire blanche. L’interview d’Emmanuelle Blanc touche à sa fin. Ellipse musicale, « La môme caoutchouc » qu’elle interprétait, dansant sur une table en petite tenue, dans « Indochine ».
Dans quelques minutes, nous serons réunis à table. Les petites bouches véhémentes dégoulineront de sauce tomate, impatientes d’engouffrer les muffins fruités du dessert. Elles ne manqueront pas de raconter, se coupant la parole parfois, l’une parlant de toboggan dans l’eau, de grand bain et du chocolat chaud bu ensuite, les grandes demandant déjà le menu du soir, et si elles pourront jouer dehors après la sieste. Et moi, je les écouterai, je penserai à Arletty, à Emmanuelle Blanc, au menu du soir, au travail qui m’attend cette semaine, aux entreprises d’insertion, aux SCOP, au bio, aux activistes… et à cette « véhémence » qui heureusement n’est pas morte. Merci Arletty.
La môme caoutchouc
Avec elle, c' qu'on peut faire, ah, c'est fou
Elle vous prend et toc et toc
On n'est plus qu'une loque
Ah, c'est pas du toc !
Elle vous disloque
La môme caoutchouc
C'est un lot, c'est un drôle de p'tit bout
On la cherche en-dessus et on la trouve en-dessous
La môme caoutchouc
Dans tous les encombrements
Elle se glisse légèrement
Elle s' faufile
Elle me sert de coupe-file
Par contre dans le métro
Elle se gonfle les pectoraux
Je suis toujours certain
D' trouver un strapontin