la femme du chômeur
Elle ne figure sur aucune statistique. Ils sont plus de 3 millions. Et elle ? Il n’y a pas de femme derrière chaque sans emploi. Au bout d’un temps, 6 mois, 1 an, certaines partent.
Personne ne l’a prend en compte, personne ne parle d’elle.
Elle ne parle pas non plus. Elle en a entendu des « on sait », « mais il va trouver », « ça doit être dur », « il n’est pas le seul ». Elle ne pointe pas au pôle emploi, elle n’a pas d’indemnité, c’est pourtant elle qui coche la case « sans emploi » pour son conjoint , sur les documents de la CAF et de la Sécu, qui remplit aussi les dossiers scolaires à la rentrée. Elle raye tout d’un large trait « profession du père », « employeur », « numéro de téléphone professionnel ». Elle entendra ensuite « comme votre mari ne travaille pas, il pourrait accompagner la classe en sortie… ».
Si elle a un emploi – c’est une chance – et n’en parle pas. Comment parler travail à un chômeur ?
Si elle s’occupe des enfants, c’est seule. Il a bien assez de soucis comme ça de son côté. Mais c’est un bon père. Seulement, parfois, il s’énerve un peu vite.
Elle est la minorité silencieuse, qui encaisse et construit malgré tout.
Il n’osera pas frapper à la porte de l’aide. Elle le fera, par instinct de survie, parce qu’il y a les enfants, parce qu’il le faut, elle ne s’en sort plus.
Elle a des doutes sur lui parfois. Pourquoi ne trouve-t-il pas ? Il n’est pas plus bête qu’un autre ! Elle n’aurait pas honte lui, quelque soit son métier !
Puis elle se reprend, elle est injuste, ils sont des millions comme lui. Pas de chance c’est tout, c’est la crise, mais la roue tournera… elle espère. Elle fait le dos rond. Elle lui remonte le moral, lui glisse des annonces trouvées au hasard ; elle veut qu’il y réponde. Il dit « à quoi bon ? ».
Parfois, elle s’emporte, il faut que ça sorte, elle aussi veut que tout change, ses épaules sont trop petites, son cœur trop lourd. Elle claque la porte, prend le large. Mais elle revient. Pas plus regonflée que ça, pas plus triste non plus. Elle garde sa place, à côté de lui.
Elle entend parler d’un travail. Elle en parle à l’intéressé. Il semble motivé. Elle organise le rendez-vous avec le commerçant du quartier, qui a besoin de bras et qui a pris en compassion la femme. Mais il n’y va pas. Elle l’apprend. Elle ruade. Elle crie. Elle veut le chasser. Un poids mort. Elle s’en sortira mieux seule. Puis elle se reprend. Au fond, elle l’abandonnerait.
Il est le père de ses enfants.
Il s’avait que c’était faire un pari sur l’avenir. Ils avaient hésité. S’étaient dit que la société ne doit pas leur imposer leur histoire, leur prendre leur droit au bonheur. Ils ont eu l’enfant. Elle aurait pu tout arrêter pourtant. Mais au fond de son cœur, de son ventre, elle le sentait déjà. Elle avait peur de le regretter un jour, de lui en vouloir.
Il grandit en mois, en année, et le cv de son père se creuse.
Mais il est là l’enfant, et c’est comme une lumière entre eux, qui donne du sens à leur couple. Il leur donne envie de rester ensemble, de se battre ensemble.
Elle réalise chaque jour un peu mieux, qu’ils forment une famille. C’est de l’amour, de la complicité, mais aussi le quotidien, l’argent, la santé. Elle lit des statistiques sur les ressources des ménages. Elle se dit qu’ils n’ont pas encore touché le fond. Mais pour combien de temps encore. ? A chaque nouvel an, ils prononcent le même vœu. Et l’année passe. La courbe augmente. Les statistiques sont toujours un peu plus mauvaises, les économistes pessimistes. Le terrain s’organise. Des solidarités se mettent en place. Mais elle se dit que d’autres, ont besoin plus encore. Et lui ne peut s’y résoudre. Chômeur, mais fier.
Les prochaines vacances ! On verra ; on ne peut pas prévoir. S’il trouvait un travail ? On ne partirait pas sans lui. Et puis avec quel argent, il faut en mettre un peu de côté, pour les coups durs à venir.
Car là ça va encore…
Il s’endette. Elle serre les cordons.
Aux vagues de détresse, succèdent les plages de sérénité. Parfois l’espoir renait, une chanson un peu gaie, une bonne nouvelle à la radio, un rayon de soleil, le sourire de l’enfant. Elle se dit, que tout va changer. Elle lui redonne confiance, il veut y croire aussi. Elle le tient à bout de bras. Et il est lourd son homme.
Un nouvel hiver, un printemps nouveau, et l’été déjà.
Qui a dit que le chômage serait moins pénible au soleil ?