bohemian rhapsody
J’avais hésité longtemps avant de boucler ma valise. La classe B de location m’attendait en bas. Je déposais la carte magnétique sur le comptoir d’entrée de l’hôtel, le concierge m’offrait un sourire jovial et me souhaitait une belle journée.
Je quittais Biarritz, le soleil de mai éclaboussait l’océan. Quelques surfeurs taquinaient les vagues.
La femme de ménage, en nettoyant ma chambre, ne manquerait pas de découvrir dans la penderie des vêtements de marque, neufs, achetés la veille dans une boutique locale. La direction s’interrogeant sur cet oubli, tenterait de me joindre sur le numéro de portable que j’avais laissé et qu’une boite vocale renseignerait d’un « le numéro que vous avez composé n’est pas attribué ».
J’avais pourtant pris plaisir à ces achats : pantalons de lins, pulls légers en cachemire, baskets colorées inimitables…
La route était presque déserte. Peu de touristes en cette saison, encore, quelques retraités venus ouvrir les maisons avant l’invasion estivale des enfants et petits enfants. Queen en boucle sur le lecteur CD « Too much love will kill you… ».
J’aurais pu suivre la route les yeux fermés, je l’avais empreinté tant de fois.
La signalétique m’invitait en Espagne, direction Bidart, Guéthary, Saint Jean-de-Luz.
L’étendue bleu-vert s’ouvrait à moi à chaque nouveau virage, comme une mère ouvre les bras pour accueillir l’enfant retrouvé. Vingt ans que je n’étais pas revenue. J’avais promis pourtant, il fallait juste attendre le moment. Nous avions trop attendu et j’étais là, seule, à respirer pour la dernière fois cet air familier et rassurant de la côte.
La voiture avait une bonne reprise, je guettais le compteur kilométrique, 110, 130, 140, 150. Je voyais le point de rendez-vous, au bout, à moins d’un kilomètre. « Killer queen ».
Il m’avait dit « nous avons droit à notre part de bonheur ». Je l’avais cru. Mon bonheur était au bout de cette route, qui resterait droite, même au prochain virage.
La musique emplit la voiture, à me rompre les tympans
160, 170, le pied cède, un grand choc, la voiture décolle, la ceinture de sécurité me coupe le souffle, ma tête bascule d’arrière en avant, mes mains ont lâché le volant.
Le ciel est bleu et si près. L’eau doit être glacée, mais je n’ai jamais craint l’eau froide de l’océan.
« Bohemian rhapsody ».
Plus rien ne me retient.