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01 Apr

le club des mamans-de-famille-nombreuse-qui-travaillent

 - Catégories :  #mot du jour

Je redoutais la déchirure, la perte de repère, le moment où il me faudrait abandonner mon bébé à des bras étrangers, délaisser mes grandes et me concentrer non plus sur l’essentiel mais le professionnel.

Sans nostalgie, mais avec fatalité, je songeais au temps qui passe, forcément trop vite, à ces 6 mois, filés, soufflés, et déjà terminés.

Un sourire de mon petit ange gigotant dans le duvet gris, trop heureuse de partir en promenade ; le baiser chaud et réconfortant de mon amoureux ; les battements de coeurs des grandes que je sens dans un câlin de départ pour l’école ; les messages d’encouragement dans ma boite mel et sur mon portable… sur mon bureau retrouvé de petits lapins en chocolat… et tout de suite, faire le tour des bureaux, un grand « bonjour » chaleureux  à chacun… et comme l’impérieuse nécessité, de marquer mon territoire, de nouveau, rappeler que je suis là, et surtout faire bonne figure, offrir un visage épanoui, une ligne svelte, une démarche assurée et volontaire.

Curieuse sensation de retrouver ces silhouettes familières. Et déjà le vocabulaire professionnel qui revient dans ma bouche.

C’est tout juste si les gens s’étonnent de vous voir là. Certains vous parlent avec compassion, comme à un malade encore convalescent, d’autres vous croisent et s’étonnent « déjà de retour, ça passe vite », d’autres avaient à peine réaliser mon absence, et il y a ceux aussi, que vous n’aurez au téléphone ou par mel qu’après 2 ou 3 jours de reprise et qui annoncent avec indulgence « je ne t’ai pas contacté tout de suite, j’ai pensé qu’il fallait que tu reprennes tes marques ».

Et les marques vous les avez si vite reprises !

Mardi soir, les 6 mois sont presque effacés, mais c’est déjà mercredi, mon « mercredi-de-maman ».

Et puis, la première semaine de « reprise » s’achève, la seconde enchaîne, et un deuxième mercredi-de-maman… et je sais déjà que le temps va filer ainsi, toujours trop vite.

On pourrait croire que tout reprend son cour, comme avant… sauf que ce n’est pas comme avant !

J’ai changé. Mon univers a changé. Je découvre que je fais partie du club des-mamans-de-famille-nombreuse-qui-travaillent.

Les conditions d’adhésion ?

La fameuse carte-famille-nombreuse, que l’on pourrait facilement confondre avec un laissez-passer policier à condition de la dégainer en vitesse et aussitôt la remettre en poche.

Ce sésame dont vous n’avez pas encore testé l’utilité. Le sera-t-il d’ailleurs ?

Les parents-d’un-enfant-ou-deux s’extasient, « mais comment tu fais, moi avec un déjà, j’ai du mal ».

Un vocabulaire récurrent sort spontanément, comme un argumentaire commercial : organisation, plus facile à trois qu’à un, rester zen, s’arrêter à l’essentiel.

Je sens bien que je m’enfonce, que certains n’y croient pas. Des phrases qui se voudraient rassurantes, se transforment en lames de rasoirs « c’est important de travailler, et puis tu ne reviens qu’à temps partiel, tu auras les mercredis pour t’occuper des filles ». Je ne sais pas si je dois culpabiliser de reprendre le travail, de ne le reprendre qu’à 80%, ou d’avoir eu un troisième bébé.

Évidemment pour moi, pour nous, tout est plus simple que pour les autres…

J’ai eu un accouchement « facile » - « pas de péridurale ? Oui, mais tu ne devais pas avoir aussi mal que moi ! » ; j’ai de la « chance » d’allaiter - « tu as du lait, toi ! » ; je suis d’un tempérament calme, moi ! - « tu es zen de nature, c’est forcément plus facile ! » ; j’ai des filles, ça change tout - « les garçons sont plus turbulents, avec des filles c‘est simple… ».

Alors j’écoute, je m’interroge, j’ai des doutes, j’attends la réplique, je souris, je confirme, je reste zen…

Non, je ne suis plus la même, parce que j’ai porté trois bébés dans mon ventre, qu’il n’y en aura plus d’autres, que j’ai conscience d’une responsabilité lourde, que j’ai peur chaque minute pour elles, que les larmes me viennent parfois comme la nécessité de les regarder dans leur sommeil guettant chaque faille dans leur respiration, que je doute de mes choix, que le flot des informations me donne des crises de panique en l’avenir.

J’oublierais tout dans un corps à corps câlin, dans un baiser goulu de toute petite, dans un regard bleu dissimulé sous une mèche blonde, dans un « maman t’est belle ».

Passage à l’heure d’été oblige, le quartier dort encore, mais le ciel est déjà bleu et les oiseaux joyeux. Eden a tété, les grandes ont déjà fait quelques aller-retour aux toilettes, le bel endormi est au chaud sous la couette, c’est mon deuxième mercredi-de-maman.

Bienvenue au club !

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