le salaire de la peur
Il avait mis plus d’une heure à atteindre la première porte. 3 500 €, pour 10 minutes passées dans le sarcophage. Juste un morceau de tuyau à fixer. La mission était simple. Le salaire de la peur. Ils étaient dix comme lui à avoir répondu aux critères. Au chômage depuis 3 ans, sans revenu, famille disloquée, parents disparus dans le tsunami. Il n’avait rien à perdre. Il mettrait l’argent de côté, l’enverrait à sa femme, pour les enfants.
« Je ne peux plus vivre ainsi. Je n’en vois pas la fin. Je ne sais plus si je t’aime. J’ai pitié de toi. Je nous sens glisser lentement. Je ne veux plus que les enfants souffrent. Je pars. Tu t’en sortiras tout seul ? C’était bien, mais c’est tellement loin tout ça. Je ne dors plus, je ne respire plus. Je n’espérais rien, mais cette vie là, je ne peux plus.»
Elle avait mis les vêtements des enfants, les siens, dans de grands sacs, triés quelques livres, quelques jouets, des photos, des papiers. Elle laissait tout derrière elle, pour qu’il puisse vendre des meubles, des objets et tenir quelques temps, seul.
Elle irait d’abord chez ses parents dans le sud du pays, le temps de trouver une solution, un nouveau travail. Elle semblait épuisée ces dernières semaines. Elle ne criait même plus quand les enfants en faisaient trop. Elle avait renoncé. Elle voulait du silence, que tout soit calme autour d’elle. La vie comme un long fleuve tranquille.
Il avait pleuré, supplié. Elle avait pleuré aussi, mais sa décision était prise. Elle était sereine depuis quelques jours ; elle avait trouvé la seule solution qui l’apaise. Comme une suicidée, elle allait trouver la paix. Il fallait juste une vague pour l’aider à passer le cap.
Et avait déferlé, cette vague, plus haute, plus forte que prévue ; elle avait tout dévasté sur son passage.
Leur couple aussi.
Il avait chaud sous la combinaison étanche. Il se sentait comme un scaphandrier, perdu dans une eau trouble et noire. Pas un cadavre à l’entour, et pourtant, la mort partout. Un sentiment de vide, de désert éternel. Pas une pousse d’herbe, pas un insecte, pas un oiseau, pas un homme non plus. Sinon, celui, qu’il avait croisé, l’autre revenant, et un second qu’il croiserait au retour.
Chaque nouveau pas était plus difficile que le précédent, comme si le sol faisait ventouse, le scellant à cette terre déjà morte. Il fixait l’objectif, la porte. Il s’avait qu’après elle, il y en aurait, encore six autres. Elles devraient s’ouvrir facilement. Il regardait le morceau de tuyau qui lui avait été confié. Au marqueur rouge sang, un 5. Ils étaient neuf comme lui a porté un tube d’acier de 40 cm. Le dixième ne porterait rien, mais il devrait faire le raccordement et desserrer le volant permettant ainsi à l’eau de passer. Nul ne savait s’il y parviendrait, même si techniquement c’était possible. Les ingénieurs avaient fait des tas de calculs, ils étaient arrivés à cette solution. En théorie.
Il ne connaissant pas vraiment les autres « liquidateurs ». Certains étaient comme lui, chômeurs depuis longtemps, les uns avaient tout perdu dans le tsunami, d’autres rêvaient d’une fin kamikaze, en héro national.
Lui, n’espérait plus rien. Peut-être si, un peu, que ses enfants, que sa femme, se souviennent de lui, comme d’un homme capable, non comme d’un boulet, ce qu’il était devenu. Il le faisait pour eux. Le Peuple ? Il était étranger au groupe, il avait connu l’exclusion de celui qui ne produit plus. Il ne leur devait rien. Il était mort pour eux, depuis longtemps déjà.
Il savait les risques. Ils avaient été nombreux quand même à poser leur candidature. Des entretiens, des essais, des tests, des contrôles, des physiciens, des ingénieurs, des médecins, des psychiatres… rien n’avait été laissé au hasard. Qui se souviendrait pourtant de son nom ? Personne. Le pays pansait tout juste ses plaies, cette nouvelle catastrophe annoncée hypothéquait l’avenir pour des générations entières.
Il tendait la main, le gant tournait la poignée, elle ne résistait pas. Il franchissait la première porte. Devant lui, un rapide couloir. Il avait le sentiment que le béton sous ses pieds était brulant. Il connaissait les gestes part cœur. Il avançait tel un robot. Une chanson lui trottait dans la tête. Une vieille mélodie traditionnelle que lui chantait sa maman, petit, pour l’endormir.
La cinquième porte déjà franchie. Plus que deux. Il sentait une douleur diffuse dans la nuque. Des contractions au ventre. L’effet des radiations ou la peur ? La dernière porte enfin. Il savait où se rendre. Il devait faire vite. Limiter les doses. Il avait avalé une capsule de potassium quelques heures avant d’enfiler sa combinaison. Il savait qu’elle pouvait le protéger ; mais quel était donc le niveau de radiation ici ? Ce qu’il redoutait surtout, c’était la douche à prendre au retour, les contrôles, le temps passé avec les médecins, et le verdict peut-être.
Il serrait le morceau le tube métallique contre lui, comme il l'aurait fait d'un nouveau né. Plus que quelques minutes.
« (…) une irradiation équivalente à 100 mSv/an entraîne un "risque sanitaire significatif". Cela représente la dose qu'un liquidateur absorbe en 15 minutes à Fukushima. », L’Usine nouvelle.com , 17 mars 2011.