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06 Dec

le pain perdu

Publié par tribudefilles  - Catégories :  #mot du jour

Je ne me souviens pas de ce parfum d’enfance, mais j’ai encore en bouche la chaleur et le sucré… ainsi, désappointée par de fréquentes moitiés de Festival durcies, dévolues à la poubelle, un après-midi, j’ai proposé aux filles :

« - Si on faisait du pain perdu pour le goûter ? - de grands yeux ronds, et l’une de demander

- C’est quoi du pain perdu maman ? - et maman d’expliquer

- Ouhai, super, ça va être trop bon. »

Depuis, quand la croûte est trop dure pour les dents mutines : un jaune d’œuf, un peu de lait, la poêle bien chaude et du sucre vanillé saupoudré, et c’est la fête dans la cuisine, les petites bouches gourmandes en redemandent encore.

Tandis que nous délaissons chaque jour un peu plus, la voiture, le supermarché, les grandes surfaces spécialisées… au profit du bitwin, du gentil boulanger, de la causante maraîchère, de la généreuse bouchère, de la libraire indépendante, autre étape « l’art d’accommoder les restes ». Effet de la crise ? D’un pouvoir d’achat en berne ? La nécessité d’être attentif aux lendemains qui déchantent ? Ou refus de cette aliénante société de consommation ?

Nous ne saurions nous passer du clavier sur lequel je tape - en écoutant Muse sur Deezer - pas plus que du téléphone et autre appareil photo numérique, il n’empêche, et sans contradiction, nous revenons à des valeurs premières, à l’essentiel me semble-t-il.

Je me suis souvenue alors des textes de Francis Ponge, lus il y a… !! Combien, ils avaient marqué l‘adolescente que j‘étais, comme j’avais trouvé étonnante cette poésie du quotidien, qui parlait du simple, qui le rendait si extraordinaire.

J’en ai toujours gardé une tendresse particulière pour ces petites choses rendues inconsistantes par leur banalité, mais qui sont au fond l’essentiel.

Je regarde Jalane dessiner, Cléophée le nez au ciel cherchant l’inspiration, Eden-Lune debout scrutant ses sœurs, l’oreille de son doudou préféré serrée entre les dents.

Je m’attable chaque matin avec bonheur, sortant le pain de la veille, encore tendre, le beurre fermier, le miel de tilleul… et nous tous réunis, pour communier dans cette cérémonie païenne du lever. Je pense à ces enfants rivés sur le petit écran, mâchouillant sans envie un gâteau au chocolat sorti du paquet, à cette mère qui avale son yaourt 0% et son thé amer, ce père, ce père…

Revenir à l’essentiel. Arrêter le temps.

En ce dimanche de St Nicolas, pas de grands projets, juste être ensemble, faire de nos mains une belle tarte avec les pommes du maraîcher, une gratin dauphinois onctueux de crème et croquant de fromage, des belles cuisses d’un vrai poulet élevé au plein air, certifié label rouge et tracé par le boucher.

Et ce soir, après la lecture, quand viendra l’heure du câlin et du bilan de la journée, entendre les grandes dire « mon mieux à moi… d’être tous ensemble », « moi aussi c’était mon mieux et de faire la tarte aux pommes aussi ».

 

La surface du pain est merveilleuse d'abord à cause de cette impression quasi panoramique qu'elle donne : comme si l'on avait à sa disposition sous la main les Alpes, le Taurus ou la Cordillère des Andes. Ainsi donc une masse amorphe en train d'éructer fut glissée pour nous dans le four stellaire, où durcissant elle s'est façonnée en vallées, crêtes, ondulations, crevasses… Et tous ces plans dès lors si nettement articulés, ces dalles minces où la lumière avec application couche ses feux, - sans un regard pour la mollesse ignoble sous-jacente. Ce lâche et froid sous-sol que l'on nomme la mie a son tissu pareil à celui des éponges : feuilles ou fleurs y sont comme des sœurs siamoises soudées par tous les coudes à la fois. Lorsque le pain rassit ces fleurs fanent et se rétrécissent : elles se détachent alors les unes des autres, et la masse en devient friable… Mais brisons-la : car le pain doit être dans notre bouche moins objet de respect que de consommation. « Le pain », in Le Parti pris des choses, Francis Ponge, 1942, éd. Gallimard 

 

 

 

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