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10 Aug

Le Monde : lecture d'une abonnée

Publié par tribudefilles  - Catégories :  #mot du jour

1515891 8 40c4 une-du-monde-economie-du-3-mai-2011Je l'étalais sur la moquette, mon dos calé contre le lit, les jambes écartées, lui au milieu. Chaque soir, j'étais toute à lui deux heures durant. Lisant avec application chaque page, notant sur de petites fiches cartonnées, dédiées, l'une au continent africain, l'autre à la politique française, à l'environnement, à la culture, à l'Europe de l'Est... Je changeais les noms de dirigeants, connaissais les capitales du monde entier, avais un peu de mal avec les pages finances sans pour autant les zapper. En noir, les données du jour, en vert les corrections, en rouge celles que je savais importantes, et que je relirais avant de m'endormir, puis encore devant mon bol de thé du matin. A l'oreille, France Info qui explosait. Je croisais ainsi les sources, m'assurais avoir bien compris tel ou tel enjeu. Je complétais mes données. Je savais que les cours du matin, dans les premières minutes, seraient l'occasion d'une vérification chronométrée des connaissances. Président de la Cöte d'Ivoire ? Capitale du Bénin ? Dirigeant d'ELF ? Score de la finale de la ligue ? Pourquoi les plages bretonnes sont-elles en première page ? Dernière actualité dans le Golf ? Listes et portefeuilles des Ministres et Secrétaires d'Etat français ? Résultats aux élections italiennes ? Dates de Lire en fête ?...
 
Je savais aussi que le prof aurait déniché la nouveauté qui m'aurait - nous aurait - échappé.
Ils s'amusaient parfois avec nous, mais jamais de nous.
Il nous voulait tout à la fois singe savant et roseau pensant.
 
Combien de noms, de termes, ai-je ainsi enregistré en deux années ? Des milliers ! Ou sont passées toutes ces fiches raturées ? Gardées un temps, je pense, par habitude, au cas où, par peur de jeter le fruit de tellement d'heures de travail. Où sont-elles ? Poubelle ? Je l'ai oublié.
 
Je le retrouvais, chaque soir en rentrant, dans la boite aux lettres, mes noms et adresses tamponnés à même le papier. Plus épais le week-end, je le lisais le dimanche matin, sirotant des litres de thé chaud et parfumé.
Il était mon ami, mon repère, mon guide, mon bourreau aussi.
 
Je commençais par les dessins, que j'analysais, oubliant parfois de sourire au bon trait.
Plus tard, je prendrai plaisir, à photocopier cette actualité illustrée, pour l'afficher sur un large panneau dans mon bureau d'attachée de presse. M'attirant parfois les foudres des élus, jugeant le propos trop politique et surtout bien peu favorable à leurs idées. Je m'étais alors prise d'attachement pour une fameuse petite souris et une vache folle délirante que le dessinateur s'amusait à placer dans chacune de ses illustrations.
dessin
 
Je complétais ma lecture quotidienne obligatoire, par l'achat régulier de Libération, que je trouvais plus potache, dont j'affectionnais les titres caustiques. Il me changeait de la rigueur du journal du soir, de sa sobriété, de sa manière presque froide de traiter de l'actualité. Libé était mon sucre d'orge. Et j'en réservai la lecture devant un petit noir, dans un café bruyant. Chaque mercredi le Canard, où je suivais avec maladresse la Comtesse. Une lecture ludique, mais qui faisait là encore l'objet de fiches. Les titres, plus encore que ceux de Libé, me réjouissaient pour leur inventivité, pour la manière de faire sonner les mots, de jouer avec eux, avec justesse, intelligence et drôlerie.
Et certains dimanches, fatiguée de cette actualité terrifiante, je savourais de beaux mensuels d'art. Le réflexe d'un stylo jamais très loin, et la nécessité de lire chaque article, chaque dossier jusqu'à la fin, d'en retirer la substantifique moelle. Déformation presque professionnelle !
 
Quelques années plus tard, cette lecture rapide et sélective, d'une presse française variée et multiple serait mon lot quotidien, un métier. Ces deux années de lectures scolaires m'auront appris la technique, permis de dénicher l'info voulue, le mot souhaité parmi une marée encombrante.
 
J'ai repris la lecture, pour quelques semaines d'été. Le thé a laissé place à un café allongé. La moquette remplacée par la toile cirée multicolore. Pas de France Info, mais de petites voix jouant à mes côtés, cherchant la caresse d'une maman bien peu concentrée sur l'encre noire. Pourtant, les réflexes reviennent vite, mécaniques. Chaque article jusqu'au point final. L'impérieuse nécessité de comprendre chaque mot, de retenir l'essentiel. Pas de stylo à portée de main... même si.
Cette actualité de papier me semble moins violente que celle distillée par le petit écran, que je boude sans contrainte, ici. Elle est moins réaliste, moins agressive, plus froide, plus éducative, moins spectaculaire. Pour autant, elle n'est pas plus rassurante, les courbes de la bourse y sont tout aussi plongeantes, Monsento n'y est pas d'avantage un ange, la Chine tout autant autoritaire, la Somalie pas moins dévastée, Londres en feu, la politique française brouillonne.
 
Sans contrôle à venir, je butine, sélectionne. Pas d'obligation 20 ans après.
Juste le plaisir retrouvé de comprendre Le Monde.
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