l'homme normal
Il ouvre les yeux.
Depuis bien longtemps, il se réveille seul, dans des draps, trop peu froissés. 7h00, comme hier, comme avant-hier et comme les jours qui viendront. Il ouvre les volets, la fenêtre, c’est important d’aérer le matin. Il enfile sa robe de chambre grise, qui aurait bien besoin d’être raccommodée aux coudes, voir même d’être changée. Les chaussons à ses pieds font tout aussi triste mine. L’index sur l’interrupteur de la cafetière. Il a mis la table du petit déjeuner la veille, en même temps que deux doses de café sans marque dans le filtre. Il sort le beurre du frigo, un yaourt nature pour la santé, glisse deux tranches épaisses du pain de la veille dans le toasteur. Le café s’écoule déjà, quand il va aux toilettes. De retour, il s’installe devant son bol bordeaux. Par la vitre de la cuisine, il regarde le gris du ciel, annonciateur de pluie.
Dans la vie de l’homme normal, tout est fléché, tracé. Son destin est écrit. Sans aléa, sans surprise, une vie de fleuve tranquille. Tout au plus, un matin ses tartines seront-elles un peu plus grillées. C’est le calendrier et les cavalcades des enfants dans l’appartement du dessus qui lui indiquent le jour de la semaine. Depuis longtemps le vendredi succède au jeudi, sans que le mercredi n’ait une saveur différente. Chaque matin, chaque jour, les mêmes gestes. Même le dimanche ne se singularise plus, depuis que les magasins ouvrent 7 jours sur 7. Et quand bien même les émissions télé ou radio changent, rien ne ressemble plus à un dimanche, qu’un autre dimanche.
L’homme normal a depuis longtemps renoncé aux plaisirs de la vie, et pour faciliter son quotidien, il a établi une fois pour toutes les menus d’une semaine, et ainsi reconduit, des mois durant, les mêmes plats. Chaque matin, il sort sur le coup des 9h, pour faire les courses du jour. Le journal, le pain, viande ou jambon – l’homme normal n’est pas végétarien, mais ne sait pas s’il aime la viande pour autant – quelques fruits et légumes, frais ou en boite, mercredi riz, dimanche les restes de la semaine, ou juste un bouillon. Manger pour vivre et non vivre pour manger. « Bonjour monsieur… », Sait-on son nom de famille ? Il n’est pas certain qu’il l’ait dit un jour. Et pourquoi faire ? « Comme d’habitude monsieur… ».
L’homme normal est dans le monde, comme d’autres, il y respire, y mange, y dort. Il ne se pose pas moins de questions. C’est juste qu’il ne leur cherche pas de réponse, et qu’il ne les pose à personne d’autre que lui-même. A-t-il toujours vécu seul ? Il a eu une famille, forcément, mais il y a longtemps, si longtemps.
De retour chez lui, lecture des nouvelles, en sirotant le café réchauffé du matin, puis il est temps de préparer le repas. Il le mange en écoutant les informations à la radio. Il lui parle même parfois. Il sourit. Si, je l’ai vu. Il s’accorde un dessert sucré avant de faire la vaisselle. Il prend un livre pour la forme, mais ce sera plus sûrement une sieste. A-t-il mal dormi ? Pas plus que d’ordinaire. Mais quoi faire d’autre à cette heure de l’après-midi ?
L’homme normal n’est ni jeune, ni vieux. Est-il retraité ou demandeur d’emploi ? Il pourrait tout aussi bien être une femme.
Il entend la cavalcade de la sortie des classes. C’est un jour de semaine. Il fait chauffer de l’eau dans la bouilloire, sort un sachet de thé, la tasse qui porte les traces de la théine quotidienne. Il écouterait bien un peu de musique, tandis qu’il reprend le journal du matin. Les exercices de calcul sont encore difficiles. La petite fille pleure au dessus. Dieu merci depuis bien longtemps, il ne se pose plus aucun problème. Il se lève et regarde par la fenêtre. Une vieille dame traverse, passant pas à pas les bandes blanches. Une maman visiblement énervée tire par le bras un garçonnet en pleures. Toujours le même SDF à la sortie du Carrefour market. Il cherche du regard quelqu’un qu’il connaîtrait. En vain.
L’homme normal a du être enfant. Il était cancre ou bon élève, amoureux de la maîtresse ou rebelle à l’autorité. Il récite parfois dans sa tête des extraits de poésies apprises il y a longtemps :
« Si
tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère
Sans qu'aucun d'eux soit tout pour toi (…) »
La nuit tombe déjà. Il allume la télévision, mais l’écoute de loin tandis qu’il prépare le diner du soir. Jeudi, ce sera œufs au plat et un peu de fromage. Un tour de moulin à poivre et à peine une pincée de sel, le médecin l’a déconseillé.
Il s’installe devant le journal de 20h. Il boit une tisane pendant la météo, qui lui importe peu au fond, peut-être juste pour prévoir une écharpe ou tout au contraire tomber la veste pour sortir demain matin. Il range déjà et fait la vaisselle. Il ferme la poubelle et la descend à la cave. Le gardien sortira les conteneurs sur le trottoir vers 6h. Il met la table du petit déjeuner tandis que le film du soir commence. Il n’en voit pas la fin, endormi trop tôt dans son canapé. Il se réveille en sursaut et éteint la pièce. Une ou deux affaires dans le panier de linge sale. Il devra faire une lessive demain. Ou après-demain. Il est 23h, il éteint.
L’homme normal s’endort calmement. Demain sera un autre jour. Un jour normal.