Figés pour l'éternité
Ce jour, on l'avait levé aussi tôt qu'un autre matin de semaine. On était pourtant dimanche, pas d'école,
pas de travaux aux champs ou dans la ferme. Il y avait la messe bien entendu, et il faudrait marcher jusqu'au village, en coupant à travers les bois, près d’une heure, à bon rythme, les
souliers précautionneusement emballés dans un chiffon et portés, pour ne pas les écorcher sur le chemin caillouteux. On n'enlèverait les galoches qu'à deux pas de l'église. Mais aujourd'hui, si
tôt ! Pourquoi ?
Elle a quoi, 5 ans ? 7 ans, peut-être. Elle est tellement chétive, « un petit moineaux » dit Marguerite. En
cela, elle a pris de maman. Papa est une montagne. La petite dernière d'une longue lignée de filles. Maman dit 12, mais elle ne voit jamais certaines, placées en ville depuis longtemps. Tout au
plus une fois l'an, quand les patrons sont conciliants. L'unique garçon mourra, quelque part, non loin de Verdun. Dans la boue et le froid, si loin de son Auvergne natale, si loin des siens, de
cette terre rude en hiver, riche en été, presque cévenole, où le temple protestant salue l'église romane.
On la presse de s’habiller. On lui dit de faire bien attention. Qu’il faut être belle. Qu’Il ne reviendra peut-être pas.
C’est si cher. MADAME est tellement gentille de leur avoir proposé de pauser avec elle.
Elle se laisse porter par la maisonnée tourbillonnante. Un événement ! Les jours se ressemblent tellement, heureusement maman n’est pas avare de baisers, papa sait être doux si on écoute bien,
les sœurs souvent complices.
Il fait beau. C’est mieux, a-t-elle entendu. Pourquoi ? Elle ne sait pas trop. Mais si les grands le disent.
Bientôt tout le monde quitte la maison. Papa n’a pas voulu prendre ses souliers. Il faut sortir la carriole, il va devoir marcher dans le prés, au côté des bêtes. Pas question d’abîmer les
chaussures du dimanche. Il met ses galoches. Les décrottera juste un peu pour la pause. Maman est belle. Elle sourit presque. Son visage s’éclaire rarement. Elle n’est pas malheureuse. Mais
elle n’a rien à espérer, c’est tout. Juste la santé, de bonnes récoltes, assez de bons œufs à vendre au village, de gentilles filles, et certaines peut-être qui auront de jolis maris. Elle
avait à peine 16 ans quand elle est devenue mère. Depuis, pas un hiver s’en grossesse, entre les nouveaux nés et les petits anges.
La fille de MADAME a mis une belle robe blanche. Le tissu est un peu rêche et trop épais pour la saison, mais elle sera tellement jolie, ainsi vêtue.
Tout le monde est prêt. MADAME porte son chapeau noir. En deuil, toujours, depuis 2 ans. Maman hésite. Elle restera au pied de la carriole ; elle ne sera pas à l’aise si près de MADAME. Et
puis, il faut mieux laisser la place aux fillettes. C’est un jour important.
On met un râteau dans les mains de MADAME. Papa prend le sien aussi. La pause sera plus naturelle.
Papa n’avait pas très envie. Il trouvait ça ridicule. Une perte de temps. Et le temps, il n’en a pas. C’est bon pour les bourgeois. Mais maman rêvait de cette image encadrée, trônant près du
buffet de la grand-mère. Et les filles seraient tellement heureuses. Et puis, c’est MADAME qui paiera.
Il avait dit « oui ». Il finissait toujours par dit « oui ». Il sait que la vie qu’il leur fait mener, est dure. C’est une brave femme, jamais un mot plus fort que l’autre, jamais malade,
jamais un reproche, au travail tôt le matin, lavant, reprisant, cassant l’eau du lavoir l’hiver. Et quels hivers ces dernières années. Elle ne demande pas à aller en ville, même pour y
voir ses filles. Et elle n’a jamais dit non, même quand elle savait que le bébé viendrait trop tôt.
MADAME prend place, un mot gentil pour chacun. C’est son grand jour à elle aussi. Elle mérite bien cet honneur.
On se redresse. On sourit. Dans quelques minutes, il sera temps de partir au village. Le repas de midi est au chaud déjà. L’été les légumes sont plus nombreux, l’eau de la soupe est moins
claire.
IL disparaît sous un drap noir.
«On ne bouge plus».
Figés pour l’éternité.