répétitions générales...
Ils sont quatre et sortent de cette maison du quartier de Belle-Ile. Jeans, t-shirts et baskets, synchrones, sans signe distinctif, du genre qu’on croise à toute heure de la journée dans les rues de Metz et d’ailleurs. Ils s’engouffrent dans une Peugeot bleu foncé de milieu de gamme, qui doit bien avoir 150 000 au compteur. Un bus passe, des lycéens sortis un peu trop tôt de l’épreuve du bac attendent sous abris. Le ciel était bleu ce matin, il a laissé la place à une pluie fine. Le quatrième a les mains attachées dans le dos, l’autre lui ouvre la portière et l’aide à baisser la tête. La voiture déboite, et file dans le flux, sans gyrophare, discrètement ;
A deux minutes de là, légion de militaires en habits d’apparats répètent, place de la Comédie, le défilé du 14 juillet qui s’annonce. Au début, je ne les ai pas vus, dans leurs uniformes sable, ils se confondaient avec la pierre de Jaumont. Maintenant, je ne vois plus qu’eux, un corps soudé et immobile, aux ordres.
Puis en mouvement cadencés, ils s’avancent, se croisent, chorégraphie de petits soldats de plomb ;
Ils ne font pas concurrence aux ballerines laissées tout à l’heure, sur le pavé doré de cette même place. A l’appel de leur groupe, elles sont parties, sans un baiser pour maman, le regard fixe, la lèvre tordue, serrant contre elles leurs sacs, et s’engouffrant dans le couloir de l’entrée des artistes, en une nuée de petits chignons gominés. On les sentait décidées, bons petits soldats, la fleur au fusil, l’inquiétude était lisible sur les visages des parents. Certains voulaient forcer le passage et les suivre dans les coulisses. Un père s’inquiétait de savoir si sa petite poupée rose était dans le bon groupe. Une maman s’assurait de l’horaire des retrouvailles.
« Elle a rendez-vous chez l’orthophoniste à 13h30, ça va faire juste, elle devra manger un sandwich ».
Les miens étaient prêts du matin, ainsi que ceux d’après spectacle, et dans l’attente, de petits sablés aux céréales et chocolats dans les sacs des danseuses pour éviter le creux de 11h. Je ne disais mots, pas de question, mais à l’écoute. J’aurais bien aimé être une petite souris d’opéra, pour les suivre…
Elles n’étaient pas bavardes dans la voiture quelques minutes plus tôt. L’aînée fredonnait « j’ai-comme-un-malaise-en-malaisie-c’est-comme-un-comme-si-la-fièvre-m’avait-saisie… », la cadette restait muette, je jetais un coup d’œil au rétroviseur, son regard fixait un horizon imaginaire par la vitre de la portière.
« Ça va les filles ? – ouiiii ! »
Dans les couloirs du parking, elle m’a pris la main, sa petite main de 6 ans, ses yeux bleus pailletés, le blond éteint par le gel sur des cheveux trop tirés, elle ne disait rien, déjà ailleurs, toute à la scène qui l’attendait.
Par contraste la grande me semblait presque volubile.
Je les sentais tout à la fois sures d’elles, concentrées, et en même temps étrangères à cette situation et en terre inconnue. Je crois que de connaître l’opéra, sa belle salle aux balcons de velours rouge, la scène, où elles avaient vu danser et chanter, n’avait rien finalement pour les rassurer. Elles avaient mis la barre haute, un peu trop déjà peut-être. Je les calmais d’une caresse sur la nuque, d’un conseil de danseuse d’autrefois.
Ce soir, elles connaitraient tout déjà, manqueront juste les feux de la rampe et la salle immense et pleine… et quelque part là haut au deuxième balcon, une petite sœur émue et deux parents aimants.