ELLE(s) ou une Rolex au poignet ?
La première partie du marathon du mercredi arrivait à son terme. Le gratin dauphinois était dans le four. Les filles jouaient dans la bibliothèque. Je m’octroyais une pause café et revue de presse, avant de redevenir maman-du-mercredi, mettant la table et invitant les petites troupes au déjeuner.
La nuit avait été courte. Eveillée dès 2h30, j’avais un peu surfé sur le net et poursuivi la lecture d’un roman récemment offert, en buvant un thé miel. J’avais retrouvé la couche maritale vers 4h30, pour un réveil définitif en duo quelques deux petites heures plus tard.
Enfin bref, je faisais une pause, calme ou presque, et feuilletais le dernier ELLE. A sa réception, je commence toujours par le passer en revue à rebrousse poil, juste pour en picorer le contenu et y revenir ensuite, par morceaux choisis.
J’y revenais donc et m’apprêtais à lire l’édito de Michèle Fitoussi intitulé « Temps mieux pour les mères ! », quand je fus interpelée par la page de publicité en contre champs. Elle ventait, ou plutôt suggérait les valeurs d’une certaine montre de luxe, qu’un publicitaire célèbre dans les années 80, par une petite phrase choc, avait contribué à présenter comme le nec plus ultra de la réussite. Sur la page, un belle femme, longiligne, souriante, assurée, d’une assise peu orthodoxe, aussi faussement décontractée, que sa chaise, d’apparence simple, était véritablement design. Au poignet de la belle, la fameuse montre. Un texte, lui aussi, artificiellement basique, qui avait du nécessité des heures de réflexion : « Sylvie Guillem – Ballerine devenue danseuse étoile puis icône de la danse moderne et contemporaine. Elégante. Sculpturale. Fondamentalement classique et pourtant novatrice. Elle ne s’intéresse à ses limites que pour mieux les dépasser. R----. A chaque exploit sa couronne. »
"Houahou, quand même ! " ai-je pensé.
Je regardais une fois encore la photo. En effet, tout était dit. La chaise, fictivement classique, de même que la posture de la danseuse – à noter un pied arqué en pointe, des plus naturels - une main répondant à une chorégraphie écrite, les cheveux longs lâchés au rebelle étudié et la frange sagement alignée, la tenue noir et blanc tel un smoking revisité.
« Elle ne s’intéresse à ses limites que pour mieux les dépasser. » - vertu Guillemienne ou Rolexienne ?
Je connais peu de gens qui s’épanchent sur leurs « limites » juste pour le fun ou en se disant « à quoi bon les dépasser ? ».
Placé face à ses limites deux solutions en somme : on les accepte / on les repousse.
Mais le slogan va plus loin. Il ne s’agit pas juste de constater nos limites. Mais bien de les dénicher, de les étudier, de les analyser, avec pour objectif ultime de les dépasser. Pas rien quand même ! On pourrait dire, en effet, que cette vertu est intrinsèque au métier de danseuse, qui pousse cesse son corps dans ses retranchements, lui demandant toujours plus, jusqu’à la rupture parfois. La fameuse montre serait donc celle des danseurs de la vie, le joyau (couronne) réservé à ceux qui remportent le challenge ultime.
C’est alors que la maman qui ne sommeille jamais vraiment en moi, est sortie de sa pause café, a regardé ses filles, en pensant. « Et moi, qui leur dit que le cadeau n’est pas le but, qu’il faut avant tout être fière de soi, fière de ses progrès, non en compétition avec les autres, mais avec soi même, que le but n’est pas la richesse, la couronne, mais l’épanouissement, le bien être, le sentiment d’être à SA place… ».
Il me reste certes une dizaine d’années encore pour espérer avoir suffisamment d’argent pour m’offrir le luxe d’une Rolex… Mais en aurais-je l’envie ? Cette belle montre à mon poignet marquera-t-elle ma réussite ? Viendra-t-elle couronner mon bonheur ?
Je les regarde, je panoramise la cuisine, le salon… Elle me suffit cette petite réussite là.
Il est 12h30, le gratin est parfait, doré, crémeux. Je sors les filets de poulet achetés chez le boucher. Une noisette de vrai beurre dans la poêle. Elles viennent m’aider à mettre la table. « Maman, y’ai faim ! ».
Cet après-midi, sieste des petites, danse pour la grande, repassage, maraichère…
Plus de 15 ans de danse à mon actif, pas même une Swatch à mon poignet.