denis lachaud, comme personne
En été rien n'est urgent, c'est la période idéale pour le "re-" : re-voir un film visionné dans
l'année, re-feuilleter les magazines de déco, re-faire des câlins à ses enfants, re-faire la sieste (avec ou sans son homme), re-voir de vieux amis un peu perdus de vue... et re-lire des romans
plus ou moins oubliés.
En première re-lecture estivale, "Comme personne" de Denis Lachaud, paru chez Actes Sud en janvier 2003 et que j'avais
dévoré une première fois, dès sa sortie.
Je n'ai toujours pas compris le sens de la couverture - deux pieds dans des mocassins noirs désuets, posture d'une petite
fille un peu timide - même si je ne me lasse pas de la touche Actes Sud, avec son papier épais, son format allongé qui tient si bien en main.
J'avais envie de relire ce petit roman, parce que j'en gardais des souvenirs précis, un style riche et fluide à la fois,
le ton badin par lequel l'auteur savait si bien faire passer des pensées profondes, quelques vérités bien senties sur les hommes, sans pour autant faire de la gentes féminine une classe à part
et irréprochable.
Je me souvenais aussi, que mon amoureux avait pris plaisir à le lire, et avec quelle fierté, il avait pu en parler avec
Brigitte Kernel (auteur et journaliste à Inter), lors d'une soirée culturelle à laquelle je l'avais traîné. Elle venait aussi de
découvrir le petit roman, avait adoré, et mon amoureux qui lit si épisodiquement, se trouvait, pour une fois, dans la posture du lecteur avisé et branché, à même de capter l'attention et de
parler littérature avec une professionnelle, engouffrant probablement, et au bas mot, plus d'une centaine de titres par an.
Denis Lachaud est un homme de théâtre, et "Comme personne", pourrait presque se concevoir comme une pièce de théâtre,
avec son espace temps resserré, des périodes bien découpées et peu de personnages.
Estelle, 30 ans, parisienne, est traductrice. Elle travaille chez elle, a des amis, des amants, a connu des amours, sa
vie est pleine et épanouie. Un soir, à l'occasion d'un dîner, au cours duquel sa meilleure amie voudrait bien lui faire rencontrer un certain Nicolas, elle tombe amoureuse de William. Il est
brillant, beau parleur, un peu plus âgé quelle. Une première nuit sensuelle chez lui. Elle le déshabille. Il est enivré. Très vite, il va l'épouser. Elle est rapidement adopté par Walter, le
fils de cet homme une première fois divorcé. Elle construira avec le jeune garçon - qui se révèle à elle, homosexuel - une confiance réciproque, tandis que peu à peu, elle s'éloigne du
père, malgré la petite fille qu'ils auront en commun. A sa demande, elle cesse de travailler, devient "la femme de", perd cette indépendance qui l'équilibrait. Il ne comprend pas qu'elle ait
besoin de moments à elle, qu'elle veuille sortir sans lui, avoir ses propres amis. Le ferment sensuel, sexuel qui les avait uni, n'est plus qu'en lambeaux. Un matin, elle prend la décision de
partir. Laisse un mot et quitte l'appartement commun, avec sa fille.
Denis Lachaud tire un peu le trait parfois, mais l'exercice n'était pas simple. Faire siennes les pensées d'une
trentenaire. Il y parvient avec humour et sensibilité. La gentes masculine en prend pour son grade, dans sa volonté dominatrice, cette sensation d'être un homme virile par le contrôle qu'il
opère sur la femme.
"Je me suis laissé endormir. Quand il m'a poussée à arrêter de travailler, j'aurais du au moins entendre retentir la
sonnette d'alarme. J'ai fait la sourde, pour ne pas dire la gourde, trop soulagée d'interrompre une course que je n'ai jamais trouvé confortable. "
Dans un échange savoureux entre Estelle et sa meilleure amie, nos chers maris sont gentiment - et de manière assez
réaliste - mis à nu dans leur petits et grands défauts.
"Nous voulons aussi qu'ils comprennent que les couilles ne constituent pas un obstacle technique aux tâches
ménagères, à la gestion de leur propre merde, et de façon solidaire, de celle de leur entourage, que les couilles ne risquent pas la brûlure pendant le repassage d'une chemise, pas plus que
l'absence de couilles ne prédestine au maniement expert du fer à repasser, idem pour se charger des enfants, les nourrir ou changer leurs couches."
Ce roman n'est pour autant pas un brûlot féministe. Estelle n'est pas non plus sans reproche. On pourrait trouver cette
jeune femme bien immature, finalement peu prête aux concessions de la vie de couple. Elle se veut femme fatale, indépendante, mais voudrait que son homme reste fidèle et corvéable, ce qu'elle
n'est pas prompte à accorder.
"Comme personne", aurait presque plus s'intituler "une femme française", si le titre n'était déjà pris.
Estelle, est une femme tout simplement et William pas plus qu'un homme, mais leur histoire sous la plume de Denis Lachaud
est un petit bijou poétique et cynique sur les réalités du quotidien.
Vous en reprendrez bien une re-re-lecture un prochain été ?
Comme personne de Denis Lachaud, éditions Actes Sud ICI