premier jour de printemps
Je sortais de la boulangerie, une Vestive farinée et une demi-parisienne, emballées dans un papier. 11 heures sonnaient à la petite église du quartier. Le soleil de mars était trompeur, j’endurais ma longue écharpe de laine noire et ma doudoune beige, malgré le soleil printanier l’air était vif.
Rien ne pressait, personne ne m’attendait à la maison. Une envie subite d’un café crème en terrasse. Je n’avais qu’à traverser, les tables logotées de bières et de sodas étaient baignées de lumière. Quelques clients avaient pris place pour l’apéritif.
Je prenais place.
« Un p’tit crème s’il vous plait.
- commence à sentir le printemps, hein ?! - Le garçon avait l’humeur badine en ce premier jour de printemps.
- Oui… Ce soleil donne des envies de terrasse !
Un sourire et il entrait dans le café. Moins de 5 minutes plus tard, il posait ma commande devant moi.
- Vous ai mis deux p’tits chocolats avec ! C’est bientôt Pâques.
- Vous avez du sentir que je suis accro au chocolat. »
Nouveau sourire, et regard rapide à l’intérieur, le patron visiblement le tenait à l’œil. Brun, de grands yeux clairs, un physique sportif, la petite trentaine, ce garçon avait en effet tout pour attirer la clientèle féminine.
Au soleil, à l’abris du vent, je me sentais bien. Je sortais un livre de mon sac. J’en vais toujours un. « Baisers de cinéma »… la terrasse s’y prêtait, même ambiance, une scène à la Lelouche.
« Je peux prendre cette chaise ? Vous attendez peut-être quelque un ?
Je levais les yeux. Un large sourire, la quarantaine séduisante, un polo Ralph Lauren sur un jeans, des yeux que j’imaginais rieurs camouflés sous des lunettes de soleil aux verres ovales.
- Oui, bien sur, non, je n’attends personne…
- Belle histoire d’amour…
- Euh… pardon…
- Votre livre, je veux dire, je l’ai lu quand il est sorti…
- Euh… oui… j’aime beaucoup l’ambiance…
- Ce soleil donne envie de lire en terrasse n’est-ce pas ?
- Oui, en effet.
- Bonne lecture alors.
- Merci… »
Je ne savais quoi dire de plus. Mon voisin pris donc la chaise pour s’installer à son tour en terrasse avec un autre homme, que j’imaginais être un ami.
Je reprenais ma lecture, mais leur discussion m’happait malgré moi.
Je compris vite qu’ils s’étaient connus en pratiquant la boxe, et que bien qu’ayant pris leur distance avec la salle, ils se retrouvaient régulièrement pour un footing dominical ou un déjeuner entre hommes. J’apprenais que mon détourneur de chaise était divorcé et n’avait ses enfants qu’un week-end sur deux. L’autre « heureux en mariage« , selon ses termes, opérait pourtant quelques « incartades, sans conséquence », disait-il.
Mes yeux restaient fixés sur les lignes noirs du roman, mais je n’écoutais plus que la discussion voisine.
Cet espionnage infantile me plaisait. L’idée d’entrer dans l’intimité de ces deux inconnus, sans y être invité, me captivait.
Je ne tournais plus les pages de mon livre depuis plusieurs minutes, quand le douzième coup de midi retenti.
Je laissais quelques pièces de monnaie sur la table, remettais le roman dans mon sac. J’allais reprendre le chemin de la maison, quand une voix désormais presque familière se posa sur mon épaule.
« Vous avez oublié votre pain.
C’était mon espionné en polo.
- Oh… merci…
- Vous n’avez pas beaucoup avancé dans votre lecture… nos histoires étaient plus captivantes ? »
Le soleil de ce premier jour de printemps n’était en rien responsable. Je sentais mes joues en feu.