avis de printemps
J’ai ouvert la porte de la chambre toujours sombre, mais plus vraiment silencieuse. Depuis près d’un quart d’heure, des sauts, des glissades sur le parquet, des rires, des voix basses, une complicité de petites sœurs. Je me suis avancée vers la double fenêtre, j’ai tiré sur le ruban pour lever le volet de lamelles métalliques. Une tête blonde ébouriffée émergeait tout juste, de dessous la couette blanche, parsemée de fleurs multicolores aux tiges vert tendre. Une main potelée aux ongles joliment dessinés serrait un doudou hérisson marron. Dans le lit jumeau, une forme totalement dissimulée ondulait, formant une succession de vagues entre les barreaux noirs du lit.
Je me suis approchée de la cadette, elle a tendu les bras vers moi, a posé sa tête contre ma poitrine, j’ai senti la chaleur de sa peau, l’odeur légèrement acre du petit corps émergeant tout juste du sommeil. D’une voix roque, la princesse aux boucles d’or répétait comme un disque rayé « j’ai bien dormi maman, j’ai bien dormi maman, j’ai bien dormi maman… ». J’embrassais ses cheveux, laissais les bras encercler ma taille, m’attirer toujours plus à elle. Toute ma tendresse de maman était là, dans cette étreinte câline et animale.
De l’autre lit, une voix plus assurée émerge bientôt.
« Maman, on peut aller dehors ?
- On s’habille d’abord, puis vous irez au parc avec papa, je vous retrouverai avec Eden, après la tétée.
- Oui super… On pourra prendre la trottinette et les vélos ?
- On verra, d’abord on s’habille. Je sors vos polaires. »
Tout dehors respirait le printemps, mais fin février, l’hiver est encore là qui veille.
Un groupe de jeunes garçons s’est formé sur le trottoir d‘en face. En survêtements, âgés de 11-12 ans, sur des trottinettes et en rollers. Ils attendent les enfants de la maison voisine.
Je me dis que dans quelques années, bientôt, il en sera de même devant chez nous. Les copines ne manqueront pas, les prétendants non plus.
Il y a ceux qui viendront pour Cléophée la brune à frisettes, d’autres pour les yeux bleus de Jalane… et je sais bien qu’Eden-Lune, ne sera pas en reste.
La grande est déjà prête. L’appel du dehors la motive. Elle me suis dans la salle de bain, je coiffe la chevelure libre, glisse une barrette violette, assortie au pull, sur le côté droit, là où les cheveux font comme un triangle des Bermudes, torsade indomptable qui n’a pas fini de désespérer ses matins d’adolescente.
« Attendez-moi !! »
Il faut toujours attendre Jalane. Elle a toujours un temps de retard. Parce que ses pensées sont ailleurs. Parce qu’au lieu de mettre son jeans, elle a sorti un jouet… oubliant en chemin qu’elle devait s’habiller. Parce qu’elle veut, elle sait, que de toute façon nous l’attendrons.
Nous patientons, en effet. Les boucles blondes sont plus dociles, la barrette s’y accroche s’en conviction. Le Père Noël peut apporter chaque année des pinces, clips et autres accessoires à cheveux, le besoin est infini, comme les pertes.
« On met les bonnets ?
- Non, il ne fait pas froid. Mais vous prenez quand même vos blousons. Vous emportez le goûter. Vous le mangerez au parc.
- Des chatons, des coquelines…
- Allez les filles… » dit leur père, déjà prêt à sortir.
C’est tout juste si elles pensent à m’embrasser. Elles sont déjà dehors. Le ciel est bleu, l’air est doux.
La porte d’entrée claque, se referme sur elles et lui.
Eden s’agite dans son transat.
« Plus que nous deux mon amour »
Elle me sourit.
Eden-Lune sourit tout le temps.
Je me penche vers elle. Sa bouche gagne en grâce, elle sait.
Je la prends dans mes bras. J’embrasse son petite crâne duveteux. Mélange de crème et de lait caillé. Ses petites mains accrochent mon pull. Sa tête dodeline.
Ma joue caresse la sienne. Elle n’est que douceur.
Je m’assois sur la canapé. Je dégrafe le soutien gorge. Elle patiente.
J’incline son corps déjà si long, calle sa petite tête dans le creux de mon coude, sa bouche s‘ouvre, avale le sein. La succion est lente, puis le mamelon se tend, se fait plus dur, je sais alors que c’est en jets multiples que le lait arrive dans sa bouche. Elle est calme. Tel un chat câlin, elle serre et desserre le bord de mon pull de ses doigts fins.
Je regarde par la fenêtre. Le ciel est toujours bleu. Pas un nuage.