à l'Est rien de nouveau
5h30, Eden a crié famine. Depuis ¼ d’heure déjà mes yeux scrutaient le plafond, mes seins gorgés de lait savaient - magie de la Nature - que « leur » bébé allait s’éveiller.
J’aime ce petit visage lunaire qui sourit quand je me penche au dessus de son lit. Elle sait. Ses petites mains qui m’agrippent et son souffle chaud dans mon cou.
Après notre communion gourmande allongées en face à face sous la couette, son papa la ramené dans son lit. Et elle s’est rendormie.
Nous laissant en chien de fusil, avant Inter sur le radio réveil et le lever des grandes à 7h.
Qu’est-ce qui nous donne l’énergie, l’envie de nous lever le matin ?
Les cris de mon bébé affamé, oui, et plus encore le bonheur renouvelé de la voir si vivante et belle.
Mais surtout, dans l’absolu ?
Etre utile, me sentir utile. Me battre contre des moulins à vent peut-être, sûrement, mais me battre avec conviction, avec le sentiment d’être dans le vrai.
Me lever le matin en me disant que j’ai donné la vie, trois fois, que trois fois j’ai communiqué avec l’Humanité, avec toutes les mères du monde, dans la douleur, dans la fatigue, selon mon choix, acceptant les risques.
Chaque matin, me dire que tout est possible, le bien comme le mal, mais que tout passe.
Samedi, de retour de la médiathèque avec Cléophée, nous avons aperçu un jeune motard, qui descendant de sa bécane avait laissé tomber un gant de cuire. J’ai ralenti à sa hauteur, pour lui signaler la perte. Il m’a remercié et souri. J’ai expliqué alors à ma grande fille, que nous venions de faire une « bonne action » et que faire le bien rend heureux. C’était vrai, même si cette BA n’était pas exceptionnelle, juste un petit rien, mais chaud au cœur quand même.
Je me demande parfois, si mon travail sert à quelque chose. Ces éditeurs indépendants, ces libraires, ces auteurs, illustrateurs que j’accompagne, que je défends, pour lesquels je fais en sorte de trouver l’outil, la formation, l’aide… Ils existeraient sans moi. Ils auraient la même passion, la même volonté.
Que je disparaisse et la terre ne cessera pas de tourner pour autant.
Je ne suis qu’un grain de sable. Mais je veux faire partie de cette dune immense qui fait face à l’océan. Je veux sentir le souffle du vent me déformer, me transformer. Je veux sentir les herbes fines qui s’accrochent à moi et pour lesquelles je suis vitale.
Il suffit que je me sente utile à mes filles, à mon amoureux, à mes amis, à ceux qui m’aiment…
Parfois, bien sur je doute, je trouve tout dérisoire.
Je me veux toute petite alors, minuscule poussière informe, je ne veux plus entendre le monde autour de moi, qui m’étouffe et m’agresse. Je rêve d’un plumeau salutaire.
Mais la nuit vient, avec ou sans sommeil… et le jour se lève à l’Est et je suis toujours là.
Les filles sont au lit, crêpes aux confitures de framboises et de figues, sucres pour les grandes, chaleur velouté du lait maternel pour la petite dernière. Encore quelques lignes sur le blog, mon amoureux est dans le froid du soir, je vais regarder le monde, voir comment il a tourné… avec moi, si peu.