Je me souviens de l’une, vacillante encore sur ses jambes de 18 mois, bras nus
dans une petite robe en jeans. De l’autre, dans un body multicolore, ses joues rondes et son sourire coquin. Et déjà, cette petite dernière, dans un ensemble violine, brodé de ronds aux couleurs
franches.
J’ai trié, classé, tous ces petites vêtements portés par une, deux ou trois, mettant en piles les tâchés à jeter, ceux à donner à une autre petite fille qui naîtra cet automne, certains dont il faudrait tirer quelques euros et ceux dont je ne peux me défaire et qui viendront combler la boite à secrets.
Curieuse sensation que cette vie qui défile, ces instantanés.
Ce ne sont que des bouts de tissus. L’odeur de bébé est depuis longtemps partie. Pourtant, tous me ramènent à elles.
Je les revois, manches retroussées, genoux usés, boutons perdus, tâchés à jamais.
Je les avais rangés au fur et à mesure dans des boites annotées « 1 & 3 mois » - si peu portés - « 6-9 mois » - à peine plus usés, souillés de selles débordantes parfois, à jeter - « 12 mois » - eden-lune les use pour une troisième fois - « 2 ans », « 3-4 ans » et ceux, qui au gré des mois, passent dans l’armoire des filles, de la colonne de gauche à celle de droite, pour trouver place ensuite dans une nouvelle boite « 5 ans ».
Les vendus disparaîtront à jamais, malmenés par des fillettes inconnues. D’autres seront offerts et accompagneront les premières dents et premiers pas d’une nouvelle petite cousine.
Nous la verrons peu. C’est peut-être mieux. Comment imaginer une autre enfant, dans ses vêtements chargés d’âmes, de mes petites âmes à moi ?
Pas collectionneuse, pas nostalgique non plus et pourtant, ces cotons, velours, lainages et autres polaires me parlent de ces quelques 6 années passées. Ils me racontent l’histoire de ma tribu de filles, leurs joies, leurs peines, le lait maternel qui coule de la petite bouche rassasié, les compotes de pommes, les coquillettes à la tomate, les purées d’épinards, les sablés de Noël.
Le Père Noël a d‘ailleurs bien contribué à cette hotte de culottes et de robes, sans
compter les anniversaires. Et les cadeaux, comme ça, pour rien, pour le plaisir de petites filles trop gâtées, mais qui rendent si bien tendresse et amour donnés.
Les sauvés des eaux savonneuses portent en poitrine des baleines, des ancres de marine, des chaussons et des danseuses, d’autres encore de discrets Catimini ou Marèse. Certains ont plus mal résisté au brassage des machines, au souffle chaud du sèche linge et ont déjà rejoint le linceul de plastique noir qui partira demain matin avec les poubelles.
De simples bouts de tissus.
L’essentiel est ailleurs.
Il doit goûter dans une jolie et grande maison d’Auvergne.
Il ronronne encore à l’étage, allongé sur le côté, un doudou mouton serrés dans de petites mains potelées.
Le Grand
secret, René Barjavel, éd. Presses de la cité