Parfum doux amer, puis âpre en bouche, un arrière gout de miel. Sa main incline le verre. Il coule en elle, bien être indécent. Il est chaud dans sa gorge, puis au creux du ventre. Là où était le grand vide. La musique en elle aussi. La lumière plus vive. Les sons en échos.
Elle le sent couler maintenant dans ses veines, son pouls bât plus vite.
Sur la piste, elle commence à danser, indifférente aux autres. Seule avec elle et lui, ce verre au creux de la paume, sa belle couleur dorée. Elle n’a plus soif, sauf de chaleur, sauf d’apesanteur, sauf de musique, chaque instrument comme un battement de cœur.
Elle est bien, tellement bien. Le temps n’a plus de prise. Elle n’a plus de doute.
Son corps n’est ni beau, ni mince, ni imparfait, il est nu, comme au premier jour, et elle s’en fout. La nuque souple, les hanches roulantes, l’épaule aguichante, le regard fixe. Elle veut les yeux sur elle, ils ne la saliront pas. Elle est étoile, ballerine, diva, gogo danseuse, majorette, Claudette, rat musqué, souris verte…
La main pose le verre. Un autre. A chaque gorgée, un peu plus de chaleur en elle. Elle rit, sourit à qui veut. Elle répond à tous les prénoms. Elle est multiple. Elle pourrait partir avec lui, lui, lui, lui et n’en aimer aucun. Aucune. Mi chatte, mi louve, mi lionne, la nature en elle, féline, en chasse.
Elle sait bien que parfois le sol se dérobe, mais elle s’en fout, elle vole.
Rouge, vert, violet, jaune, elle se saoule de lumière, caméléon, aucune ne s’attache.
Elle regarde ses mains, les veines, réseau de câbles bleus sur sa peau blanche, serpents mouvants.
Elle ne voit plus les visages, les rires explosent dans sa tête.
Un corps étranger s’enroule autour du sien, d’autres bras, d’autres mains, sur ses fesses, ses seins, lèvres en duo. Elle se laisse envelopper de la chaleur du dehors, elle brule en dedans.
« On sort ?
- Oui… »
"Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
Ta vie que tu bois comme une eau de vie. »
extrait de Zone, « Alcools », Apollinaire (1912)
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